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La balade de Spritz

Allegro ma non presto

De Dunkerque à Barneville-Carteret

Publié le 23 Juin 2020 par Anne-Catherine Deroux in Les carnets du bord

16 juin

7h45. Premier petit-déjeuner déconfiné. Ni sucré ni salé… juste un goût de liberté. Depuis hier les frontières européennes sont rouvertes. Notre rêve est sur le point de se réaliser. Ou plutôt un demi-rêve… Le virus qui a décimé le monde a aussi dévoré deux mois et demi de notre beau projet.

Mais cette fois la voie est libre ! Et nous comptons bien en profiter.

Le Yacht club de la Mer du Nord est silencieux. Il n’y a pas un souffle d’air. Pétole pour les trois ou quatre jours à venir. Mais nous n’en pouvons plus d’attendre ! Alors tant pis, ce sera un départ au moteur. Cap au sud-ouest. Dans une heure, nous larguerons enfin les amarres qui retenaient Spritz collé à Dunkerque depuis plus de trois mois.

13h00. Le coronavirus a fait du dense rail de Calais un chemin de campagne : d’un bout à l’autre du détroit, il n’y a pas le moindre ferry en vue ! Dans l’ouest nappé d’une brume blanche, même l’Angleterre a disparu. Pour ce qu’on en sait, elle a peut-être coulé…

Mais juste comme nous arrivons, un mouvement sur l’écran AIS attire notre attention. Ca bouge dans le port de Calais. On en distingue même deux. Deux gros ferries qui, tels des fauves sournois, se tenaient aux aguets pour bondir subitement sur leur proie innocente… nous !! Pas de chance pour eux, ce rail, on commence à le connaître, on sait trouver les failles. Et nous voilà à jouer les anguilles en direction des hauts fonds. Le tour est joué ! Les deux monstres capitulent, bredouilles, et filent rejoindre la perfide Albion.

La Côte d’Opale disparaît à son tour dans notre dos, au fur et à mesure que nous filons au 240°. Nous nous retrouvons seuls, sur une mer parfaitement lisse et aux contours floutés de brume, comme en suspension dans un monde mi-eau mi-air.

22h00. Le capitaine va se coucher. Je prends mon premier quart dans le cockpit, debout, tous mes sens en éveil. C’est notre toute première navigation nocturne et, entre nous, je n’en mène pas large. Certes la mer est d’huile, certes la météo est plus que clémente. Mais c’est plus fort que moi, il faut toujours que je trouve une raison de stresser. Et cette fois-ci, c’est la navigation au moteur. Et si on se prenait un casier de pêcheur dans l’hélice ? De jour, c’est déjà parfois si délicat de les éviter. Comme pour conforter mon angoisse, alors que la lumière nous quitte, surgit tout un groupe de flotteurs juste devant l’étrave ! Petit slalom… Il était moins une ! Dès lors, je scrute les eaux à m’en user les yeux. Mais au bout d’une heure, c’est peine perdue, je n’y vois plus goutte. Il n’y a plus qu’à s’en remettre à la chance…

Minuit. L’heure de la relève. Le capitaine monte me remplacer dans le cockpit. Vais-je pouvoir dormir ? Le stress, les pétarades du moteur, la VHF qui crachote à tour de bras ses informations… Il y a des somnifères plus efficaces !

1h00 du matin. Seulement ? J’ai tellement hâte que le jour se lève !

2h00 du matin. Déjà ? Il est si douillet mon sac de couchage ! Vivement le retrouver dans deux heures !

Dehors il fait humide, même s’il ne pleut pas. Et toujours pas de vent. Très peu de feux traversent la nuit. J’identifie le phare de la pointe d’Ailly, puis le bateau-phare Greenwich. Sur bâbord, de folâtres lucioles gambadent aux côtés de Spritz : le reflet des étoiles sur l’eau calme.

3h00 du matin. J’ai faim.

3h30 du matin. J’ai toujours faim. C’est décidé, dès que le capitaine me remplace, je me réchauffe une soupe.

4h00 du matin. Café pour le capitaine et soupe cerfeuil-boulettes pour moi. La nuit s’achève peu à peu. A l’ouest, les dernières lueurs du jour précédent n’ont jamais réellement disparu. Elles semblent juste avoir rasé la ligne d’horizon pour devenir les premières lueurs du jour suivant. Après tout, nous sommes le 17 juin, l’un des jours les plus longs de l’année. Je me reconfine dans la chaleur de mon sac de couchage.

 

17 juin

Nous avons vaincu la nuit. Tout autour de nous, le paysage n’a pas changé. La lumière du jour révèle sur ce monde liquide un ciel qui l’est presque autant. Sur la carte, la trace de notre trajet s’allonge. Peu à peu sur l’horizon, une bande de terre apparaît. Nous touchons au but. Mais bien trop tôt ! Les portes de Saint-Vaast-la-Hougue, où nous souhaitons relâcher, n’ouvriront que dans trois heures. Alors, on musarde le long de cette côte que nous ne connaissons pas encore. On admire Barfleur, l’île Tatihou, le fort de la Hougue. Mais enfin Saint-Vaast, ravissante dans la lumière dorée de fin d’après-midi, s’offre à nous.

Après un rapide premier tour de ville, nous nous effondrons sur notre banette.

 

18 juin

— Bienvenue à Saint-Vaast-la-Hougue, vous êtes nous premiers non-Français de l’année !

Cet accueil du capitaine de port me ravit. C’est stupide, mais je me sens flattée comme si on avait remporté une régate. Cette fois, c’est sûr, le voyage a bel et bien commencé. De marins, nous muons en cyclistes. C’est parti pour la découverte de cette région, jonchée de forts et de parcs oestréicoles, à la force des mollets. Au menu du soir : pinces de crabes araignées et turbotins pêchés du jour.

 

19 juin

En vélo toujours, mais cette fois jusqu’à Barfleur, adorable petit port asséchant.

 

20 juin

C’est aujourd’hui que les choses sérieuses commencent. Deux grands caps se présentent en effet sur notre chemin des prochains jours, de ceux qui comptent dans une vie de marin : le raz Barfleur et le sulfureux raz Blanchard. A marée de vive-eau, on peut compter dans ce dernier jusqu’à dix nœuds de courant ! C’est l’un des plus forts d’Europe. A ne pas aborder à la légère, donc. Rien qu’à cette perspective, mes souliers semblent avoir perdu deux ou trois pointures…

Nous partons une heure et demie après l’ouverture des portes. Le vent est léger, portant, et le courant contre. On se traîne un peu… Au loin, une barre blanche se dessine : ça déferle sur la pointe de Barfleur. Heureusement que la mer est belle. C’est le moment, il faut virer. On prend bien au large et on y va. Ça brasse un peu, puis tout d’un coup ça file et ça grise. Le courant nous a happés ! Nous fonçons à toutes berzingues. Spritz enregistre une pointe à 10,5 nœuds sur le fond. Quelques minutes plus tard, le raz est déjà derrière nous. Alors c’était ça ? Rien de bien méchant, finalement… Mais il faut avouer que les conditions étaient idéales. Le vent est de face, maintenant. Les voiliers autour de nous ont rangé le génois et filent au moteur. Très peu pour nous, après nos trente heures de moteur entre Dunkerque et Saint-Vaast, on a soif de voile ! Et comme Cherbourg est ouvert à toute heure de la marée...

C’était une bien belle navigation, ce passage du raz Barfleur. Mais ce ne sont ni des fleurs ni même un bar qui nous attendent à l’arrivée. C’est une douche froide… La cale moteur est remplie d’eau salée !

 

21 juin

A Cherbourg, la pluie est une attraction touristique. Au réveil, de grosses gouttes s’écrasent sur le pont de Spritz. Mais nous résisterons à la tentation des parapluies. Aujourd’hui, c’est carré-farniente, puis, si le temps le permet, cockpit-farniente. Chouette programme élaboré avant d’ouvrir la cale moteur…

Le constat est brutal : l’eau a encore monté et s’est maintenant répandue dans plusieurs cales. Il faut nous rendre à l’évidence… nous coulons !

— Mais non, me dit le capitaine.

Et pourtant, si nous ne trouvons pas l’origine de cette entrée d’eau, c’est bien ce qui arrivera.

Alors on se met à pomper, pomper, pomper. Et l’eau continue d’arriver, arriver, arriver.

Le capitaine de Spritz est opiniâtre, je vous l’avais déjà dit ? Alors que je désespère, il finit par trouver l’explication : l’eau rentre par le tuyau d’évacuation des pompes. Mais… il n’est pas censé faire l’inverse ce tuyau ? Mais alors que le capitaine ferme la vanne correspondante, le verdict semble se confirmer : la fuite se tarit. Nous sommes sauvés !

 

22 juin

Et si je m’étais trompée dans mes calculs ? Un ballet de cartes de courants se déroule dans ma tête. Bien sûr, il faut se présenter à l’entrée du Raz Blanchard au bon moment. On n’y passe pas contre le courant. Mais combien mettrons-nous de temps pour y arriver, telle est la question. Va-t-on devoir tirer des bords ? Y aura-t-il un contre-courant le long de la côte, depuis Cherbourg ? 15 milles nous séparent de l’épreuve du jour. Nous avons tablé sur 3 heures. Mais le contre-courant existe bel et bien.

8 nœuds, 8,8 nœuds... Ça va vite, très vite, beaucoup trop vite ! Nous allons arriver bien avant la renverse, il faut ralentir ! Nous roulons le génois, à contre-cœur car cela nous rend moins stables. Mais au moins la vitesse diminue un peu. Nous nous approchons du Raz. Ça commence à secouer. Les vagues se creusent. A la barre, le capitaine éprouve plus de difficultés à maintenir le cap. Puis, peu à peu, ça se calme. Nous virons plein sud, délaissant, avec un gros pincement de cœur, Alderney qui se découpe sur l’horizon tribord. Fichu coronavirus, qui nous ferme encore pour un temps indéterminé les frontières des Anglo-Normandes.

Le redoutable Raz nous cueille avec amabilité. En doublant son phare, le Gros du Raz, nous nous prenons en selfie, fiers comme si nous venions de franchir le Cap Horn. Nouvelle étoile à accrocher à notre bannière ! 

Plus loin sur notre route, Guernesey puis Jersey nous narguent, intouchables, isolées dans leur surprotection. Peut-être nous rencontrerons-nous au retour…

18h50. L’entrée de Barneville-Carteret est délicate. Nous marchons sur des œufs. La marée monte mais c’est encore trop juste pour le voilier qui nous précède. Il fait demi-tour. Nous tentons l’approche en serrant sur bâbord. 4 mètres, 3 mètres, 2,5 mètres… 2 mètres ! Ça devient chaud… Mais on progresse. Après le passage entre les deux bouées de la porte, le niveau se stabilise à 2,3 mètres. On y est !

Le soir venu, un excellent onglet à la terrasse de la « Kalakiki », en bordure du chenal, nous met d’accord sur la beauté de la vie.

 

Pour les photos, cliquez sur le lien suivant :

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