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La balade de Spritz

Allegro ma non presto

De Barneville-Carteret à Lézardrieux

Publié le 30 Juin 2020 par Anne-Catherine Deroux in Les carnets du bord

23 juin

Barneville-Carteret. Une grosse goélette, en acier solide comme la main du skipper solitaire qui la mène, s’approche du ponton. J’attrape ses amarres. Le vieux loup de mer me gratifie d’un « Merci, jeune fille ! » qui me rosit les joues. Pas de masques anti-covid entre nous, juste une distance respectueuse, le grand air, un franc sourire et une entraide toute naturelle. C’est aussi par des moments comme celui-ci que le voyage en bateau prend tout son charme.

— C’est un voilier taillé pour les pôles que vous avez là !

— C’est vrai, il le pourrait. Mais je préfère la chaleur des Antilles ! Déjà quatre transats à notre actif ! Mais je deviens trop vieux pour ça, maintenant. Il est à vendre, si ça vous dit.

Je lorgne amoureusement vers Spritz. Merci pour cette intéressante proposition, Cap’tain, mais notre cœur de voileux est déjà pris !

Pour se rendre au supermarché de Barneville, il faut passer par le village du Tôt. C’est dans ce village que la véritable Mère Denis lavait le linge de ses clients. Son véritable lavoir en bois se dresse d’ailleurs toujours sur la rivière. Alors qu’elle vantait à la télévision les mérites d’un lave-linge, la célèbre lavandière n’en a pour sa part jamais possédé un seul. Certains diront que ça ne lui a pas réussi puisqu’elle a fini par mourir. A 96 ans, quand-même !

 

24 juin

On se la joue vacanciers aujourd’hui : randonnée jusqu’au phare par le sentier des douaniers dans la matinée, prise en main (ou en pied ?) du stand up paddle dans l’après-midi. Le premier essai n’est guère concluant. Impossible pour moi de lever les genoux. Quant au capitaine, il finit carrément par se retrouver assis ! Mais dès le second essai, les progrès sont prometteurs. Mes deux pieds sur la planche gonflable, je vacille encore en peu en me tenant au ponton, me redresse prudemment, puis m’éloigne par mouvements lents. Ça y est ! Hourra pour la matelote ! Dans ma tête résonnent les paroles adaptées de la chanson de Claudio Capéo : « Je reste une femme debouuuut ! »

 

25 juin

J’adore la toponymie sous-marine, toujours très imagée. Après avoir chevauché les Bancs Fêlés, nous voici sur la Chaussée des Bœufs. Mais ça doit être l’heure de la sieste, car la mer est plate comme jamais. Ah mais, tiens ? Un voici justement un qui plonge sous la coque. Un bœuf ! Un vrai ! Même qu’il avait un aileron ! De surprise, je bondis sur mes pieds en poussant un petit cri. « Un dauphin ! Là, là… et encore un, là ! » Ils sont quatre ou cinq, à plonger tout autour de nous. Grands, luisants. Et rapides ! Le temps d’aller chercher l’appareil photo, ils sont déjà loin derrière nous.

Devant l’étrave, de multiples formes sombres se dessinent. Chausey. Archipel enchanté où les roches englouties ressuscitent dès que la marée se retire. Arrivés à la basse mer, nous nous engageons dans un dédale de cailloux. L’amarrage se fait sur coffre, à l’embossage, c’est-à-dire une bouée devant et une bouée derrière. Pas simple pour une première, surtout dans ce coin mal pavé. La première prise de coffre est réussie, mais le courant nous pousse de travers. Heureusement, les voisins sont là pour nous prêter main forte. A l’aide de leur annexe, ils frappent notre amarre arrière sur la seconde bouée. Nous sommes en sécurité pour la nuit. Vraiment ? Ne se rapproche-t-on pas curieusement des deux bateaux amarrés sur la ligne de coffres voisine ? Eux-mêmes semblent d’ailleurs le croire. Mais mon capitaine est formel : non, ça n’est pas logique. Et en logique, il s’y connaît, mon capitaine ! C’est un matheux ! Ce sont les voisins, à deux bateaux lourds sur les mêmes bouées, qui évitent différemment, en raison de leur poids et du courant. Ils se détachent alors l’un de l’autre, et en effet, chacun reprend sa place. Je suis fière de mon capitaine ! Mais je vais sûrement avoir du mal à m’endormir quand même… Une heure plus tard, toutes mes connexions au monde sont débranchées.

 

26 juin

Je ne peux évoquer Robert Surcouf sans penser à ma mère. C’est elle qui m’a fait connaître les aventures du célèbre corsaire malouin, tout au long des pages du Petit Spirou. Je rêvais d’être à sa place : courir pieds nus sur le pont d’un trois-mâts en bois, grimper dans les haubans, parcourir les mers. Aujourd’hui, c’est grand brouillard sur la baie. Il nous faut du temps pour apercevoir quelque chose. Mais enfin, les voilà : les Pierres des Portes, le phare du Grand Jardin, l’Ile de Cézembre. Et dans leur dos : les murailles de Saint-Malo. Notre frêle embarcation ne possède qu’un seul mât, et nous n’avons coursé aucun anglais. Mais ces eaux sont restées les mêmes… L’émotion m’étreint. Regarde, maman : je suis Surcouf ! En face de nous surgit une énorme voile. Celle de Bureau Vallée, Imoca de 60 pieds avec lequel Louis Burton a couru le dernier Vendée Globe. Autre temps, autres héros. Tout aussi fascinants.

Au marchand qui m’emballe mes deux écussons, je demande si Saint-Malo fait partie de la Bretagne. Il se fend d’un amusant sourire creusé de fossettes et de canines absentes : « Ni France, ni Bretagne… Juste Saint-Malo ! » En sortant, le capitaine me confie que le coquin se tenait sur une jambe de bois…

J’avoue, il n’y a rien de plus touristique qu’un plateau de fruits de mer dégusté « intra-muros ». Mais il nous est tout bonnement impossible de jouer les rebelles quand on nous prend par les sentiments. Alors, tant qu’à faire, on craque pour le royal !

 

27 juin

Qui a dit que nous étions en vacances ? Aujourd’hui c’est jour de lessive sur Spritz. Le port des Sablons est bien équipé. En une petite demi-journée, le linge est lavé, séché, plié, rangé. Il nous reste même encore du temps pour une balade jusqu’à la tour Solidor, par la corniche d’Alet, dont les cloches blindées allemandes portent encore les traces des tirs américains.

 

28 juin

La mer est bien formée à la sortie de Saint-Malo. Et le vent dans la mauvaise direction. Ça va être coton pour gagner Saint-Quay-Portrieux. Je le guettais depuis un moment, il finit bien par s’installer. Le mal de mer. Ça faisait longtemps. Le capitaine gère seul la navigation, tandis que je tente de contrôler cet ascenseur indécis qu’est devenu mon estomac. Avec le vent et le courant contre nous, nous tirons des bords aux angles aigus. Au loin, le Cap Fréhel se fait mirage, semblant toujours reculer au fur et à mesure que nous progressons. Mais notre ténacité aura raison de lui. Nous le doublons enfin, juste après avoir présenté nos hommages au fort Lalatte. Le Cap Fréhel, connu pour ses étendues de genêts roses et jaunes, présente à la mer son côté vert et rouille, tout aussi magnifique. Deux petites tartines avalées sous sa protection ont raison de mon mal de mer.

— Le port de Saint-Quay-Portrieux est fermé aux visiteurs pour toute la semaine. A cause des travaux retardés sur le ponton d’accueil. Mais, bon, puisque vous êtes là, on va vous trouver une petite place pour cette nuit.

Merci ! Demain, on nous annonce du 4 à 6 Beaufort. Mais c’est entendu, nous reprendrons la mer.

 

29 juin

De Saint-Quay-Portrieux, nous n’aurons donc vu que son marché. Dès midi, nous mettons les voiles, avec un ris. La mer est relativement peu agitée, protégée par sa côte de ce vent d’ouest bien soutenu. Et qui forcit. A hauteur de Bréhat, les rafales à 6 sont devenues du 6 bien établi. La mer se lève. Pour viser Lézardrieux et contourner Bréhat, nous avons le choix entre l’étroit chenal Le Ferlas ou le Plateau des Echaudés. Ça laisse songeur. Nous optons pour le chenal. A l’abri de l’île, la mer se calme peu à peu. Ne connaissant pas les lieux et le vent en plein dans le pif, nous progressons au moteur. Mais les voiliers de l’école des Glénans s’amusent tout autour de nous à tirer des bords, le génois à peine roulé. Heureux locaux, connaisseurs du moindre caillou de ce paradis marin !

Mais voici Lézardrieux, bucoliquement blottie sur la rivière du Trieux. Je réclame quelques jours de vacances. Et ça commence tout de suite, avec deux mini kouign amann achetés le matin même pour l’anniversaire du capitaine.

 

Pour les photos, cliquez sur le lien suivant :

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