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La balade de Spritz

Allegro ma non presto

De l'Aber Wrac'h à Port-la-Forêt

Publié le 20 Juillet 2020 par Anne-Catherine Deroux in Les carnets du bord

7 juillet

Aber Wrac’h, ponton visiteur. Un voilier est en approche. Si les nouveaux arrivants suscitent toujours notre curiosité – leur pavillon, les lignes de leur bateau, … – celui-ci retient tout particulièrement notre attention. Et pour cause : c’est le jumeau de Spritz ! Même modèle, même année de construction, même quille à ailettes. On s’envoie dès lors de mutuelles louanges.

— Mais qu’il est beau votre bateau ! Quelle noblesse ! Quelle robustesse ! Quelle ingéniosité !

— Et le vôtre, donc !

Son skipper se dit philosophe. Basé à Brest, il vit à bord de son voilier depuis sept années. Cet été, il remonte sur Saint-Malo. Nous descendons vers la Bretagne Sud. Ainsi va la vie des nomades des mers, croisements de bouts de vie successifs, aussi passionnants qu’éphémères. Et si l’éphémère était un ingrédient principal de la passion ?

 

8 juillet

Au sortir de l’Aber, une communication radio nous apprend qu’une opération de sauvetage est en cours. Et nous croisons effectivement un bateau de pêcheur tractant un catamaran en loques, démâté. De quoi nous rappeler que la mer, même par ce temps calme, peut rester dangereuse. C’est à ce moment-là qu’un fracas soudain retentit dans notre dos.

Hier, le capitaine avait gonflé l’annexe. Et nous la remorquons pour la première fois du voyage. Mais elle n’a pas apprécié notre dernière accélération sur ces vagues relativement formées. Elle s’est retournée d’un coup. A l’envers, elle engouffre à présent l’eau en tirant sur ses amarres avec fureur. Si on ne la remonte pas immédiatement à bord, on va la perdre ! Branlebas de combat ! Je reprends la barre pendant que le capitaine déploie toutes ses forces à ramener la fugitive. Mais la lutte est rude, les tensions subies par l’annexe énormes. Le capitaine souffre, ses mains blanchies par l’effort. Il ne va pas tenir. Il n’y a pas le choix, on doit unir nos forces pour espérer réussir. Je branche alors le pilote automatique et réduis la vitesse. A deux, nous hissons peu à peu l’annexe et le capitaine a l’idée de la laisser se dégonfler pour qu’elle présente moins de résistance au vent. Ça fonctionne. On parvient enfin à solidement l’amarrer sur la jupe arrière. Cette fois c’est bon, on peut reprendre notre route. Le Chenal du Four nous attend.

 

9 et 10 juillet

Nous avons choisi d’atterrir à Morgat sur le conseil d’un ami qui y a son voilier à l’année. Et c’était une formidable idée. Morgat est une charmante petite station, bien abritée dans la baie de Douarnenez. On y trouve mille et une choses à faire : petit tour jusqu’aux célèbres grottes avec l’annexe (regonflée pour l’occasion), randonnée musclée jusqu’à l’île Vierge et l’Anse de Saint-Hernot. Certains n’hésitent pas à la qualifier de plus belle anse d’Europe. Et il est vrai que ses eaux turquoise baignant la petite plage, presque inaccessible par la terre, donnent un avant-goût du paradis. Quelques voiliers y sont mouillés. Et nous, si on venait y passer la nuit ?

 

11 juillet

La femme debout n’aura eu qu’un temps. Tandis que Spritz se balance gentiment au bout de sa chaîne dans l’eau turquoise de l’Anse de Saint-Hernot, je retente une virée en stand up paddle. Et ce n’est pas gagné ! A genoux sur ma planche et m’appuyant sur les mains, j’essaie de relever mes guibolles tremblotantes. A la une, à la deux, à la trois… Et hop, mes deux pieds sont à poste. S’agit maintenant de me relever. Mais pourquoi le monde est-il si instable ? Mes jambes flageolent. Le nez toujours planté dans mes genoux, je n’arrive pas à lâcher les mains. Il faut pourtant que j’y parvienne. J’ai trop conscience de la présence dans mon dos des touristes vautrés sur la plage. Allez, j’y vais. Je lâche une main, je lâche l’autre, je me redresse… oh… oh… Et bardaf ! C’est l’embardée ! Le plongeon disgracieux. Je ne sais ce qui me submerge le plus de l’eau ou de la honte. Heureusement, très occupé par sa énième tentative de pêche, le capitaine n’a rien vu. Je regrimpe illico presto sur ma planche et repars sagement assise, laissant sécher mon amour propre au soleil. Trois causes peuvent expliquer mon infortune : soit les vagues étaient trop instables, soit la planche n’était pas assez gonflée, soit je ne suis pas douée. Il y a bien quelques vaguelettes, mais rien d’alarmant. J’en conclus donc que la planche n’était pas assez gonflée.

 

12 juillet

7h30. Il est temps de lever l’ancre si nous ne voulons pas rater l’heure de la renverse dans le mythique Raz de Sein. Nous n’avons guère dormi pour notre premier mouillage. Le vent d’est a soufflé toute la nuit et levé un petit clapot désagréable, faisant rouler des bouts sur le pont et claquer des drisses dans la mature. Je n’ai eu de cesse de vérifier sur l’écran du GPS que nous ne chassions pas. C’est donc les yeux légèrement bouffis que nous relevons la chaîne. Et l’exercice n’est pas simple, car le guindeau a déclaré forfait, alors qu’il fonctionnait avant notre départ, et le capitaine doit tout remonter à la main !

Rien n’est jamais ni tout noir ni tout blanc. Si le vent d’est a agité notre mouillage de la nuit, il fait du passage du Raz de Sein, toujours redouté, une véritable promenade de santé. Le courant nous emporte sur son tapis roulant. Très vite, nous saluons respectueusement le phare de la Vieille et il est déjà temps de mettre le cap sur Audierne.

Il est à peine midi quand nous tournons nos amarres dans le port. Et que fait-on après une nuit presque blanche, une remontée de chaîne musclée et un premier rendez-vous avec le Raz de Sein ? Mais une randonnée pédestre de douze kilomètres, évidemment !

 

14 juillet

Cette étape de notre voyage marque un tournant. Nous sommes en Bretagne Sud. A partir d’ici, le jeu des marées et des courants devient moins important. Les distances reliant les ports sont moindres et beaucoup de possibilités s’offrent à nous. Le voyage devient ludique. D’autant plus que l’actualité liée au coronavirus nous a fait réviser notre copie, certaines régions se reconfinant et l’état belge menaçant de quarantaine tout voyageur revenant de zones à risques. Et celles-ci changeant presque tous les jours, nous ne savions plus sur quel pied danser. Alors nous avons pris la décision d’oublier le nord de l’Espagne et de découvrir à fond les rivages français. Après tout, le but de notre voyage était de vivre le nomadisme et de profiter de tout ce qui se présente. Et viva la vida !

Alors… on va où, maintenant ? On pourrait choisir l’Odet, pour ses mouillages secrets, les Glénans pour ses plages paradisiaques, ou Concarneau, pour ses remparts et ses plateaux de fruits de mer. Eh bien, ce sera Port-la-Forêt… pour son mécanicien Volvo Penta. Une petite fuite d’huile au moteur nous enquiquine depuis quelques jours, on aimerait régler ça.

La route jusqu’à la Pointe de Penmarc’h est exempte de dangers, toujours en eaux profondes. Nous avançons au petit largue à bonne allure. Un réel plaisir. Mais alors que le capitaine descend nous fristouiller un léger repas, je jette négligemment un coup d’œil au sondeur. Et c’est mon cœur qui plonge ! 11 mètres sous la quille ! Alors que deux minutes auparavant il y en avait 80 ! Je consulte fébrilement la carte. Aucun haut fond dans les environs, aucune obstruction mentionnée. L’indicateur remonte très vite… 14 mètres, 20 mètres, 80 mètres. Je n’y comprends rien. Le temps d’expliquer ce curieux phénomène au capitaine qu’il recommence à nouveau. On passe de 80 à 11 mètres de profondeur en une seconde. Quelle est cette diablerie ??? Puis nous remontons à 80 et nous nous y stabilisons. Que s’est-il passé ? Un sous-marin passant sous notre quille ? Une baleine ? Jamais nous n’aurons l’explication. Moi seule sais… C’est le Nautilus, commandé par le capitaine Nemo ! Mais je n’ai aucun mérite. Si je n’étais pas en train de lire Vingt Mille Lieues sous les Mers, jamais je ne l’aurais deviné !

 

15 juillet

Le mécanicien est formel : il n’y a aucune fuite d’huile apparente sur notre moteur. Celle qu’on voit dans la cale provient sans doute de résidus d’une précédente fuite que le capitaine avait déjà résolue. Ou alors, c’est une fuite sur l’arrière du moteur, mais minime. On n’arrive pas à décider si c’est une bonne nouvelle. On va tenir ça à l’œil. Sur le ponton derrière le nôtre sont amarrés deux IMOCA, deux de ces voiliers de course que j’ai suivis avec passion lors du dernier Vendée Globe. Le premier a été conçu pour Loïck Peyron avant d’être skippé par Jean Le Cam, puis Fabrice Amedeo lors du dernier V.G. Il est maintenant repris par Romain Attanasio. Quant au second, c’est celui de Damien Seguin, qui vient d’abandonner le Vendée-Arctique-Les Sables d’Olonne, et qui s’alignera pour le prochain V.G. en novembre de cette année. C’est ce bateau aussi qui fut utilisé pour le film « En solitaire » avec François Cluzet. Il fut skippé lors du dernier Vendée Globe par Eric Bellion. Tous ces noms qui m’ont fait rêver et que je m’imaginerais tellement bien croiser sur les pontons et inviter à l’apéro à bord de Spritz…

Et au matin du 16 juillet, alors que je ramène la carte des sanitaires à la capitainerie avant de larguer les amarres, s’y tient un homme qui me salue… Je me fige un instant. Difficile d’être formelle avec ces masques qui nous dissimulent les sourires, mais ce beau regard bleu, ne serait-ce pas celui de Romain Attanasio ? En rejoignant le bord, je m’en sentirais presque redevenir midinette… « Oooooooh… Romain Attanasio m’a dit bonjouuUuUuuur ! »

 

Pour les photos, cliquez sur le lien suivant :

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