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La balade de Spritz

Allegro ma non presto

De Piriac-sur-Mer aux Sables d'Olonne

Publié le 6 Août 2020 par Anne-Catherine Deroux in Les carnets du bord

26 et 27 juillet

Entre Piriac-sur-Mer, jolie petite cité de caractère où nous relâchons, et la médiévale Guérande, il n’y que quinze kilomètres, et une sympathique route cyclable balisée. Pourquoi s’en priver ? D’autant plus que cela fait longtemps que la visite des célèbres marais salants me tente !

Le temps est couvert lorsque nous nous y rendons, et ce sont nettement moins que cinquante nuances de gris que les marais tout autour de nous renvoient vers le ciel. En toute honnêteté, je m’attendais à une beauté plus bariolée. Mais la visite vaut le déplacement. Perchée sur son petit monticule d’argile dure et munie de ses ancestraux outils, une vigoureuse paludière nous apprend les rudiments de son métier. Un métier chronophage et peu lucratif, qui a bien failli disparaître au siècle dernier, avec l’apparition de moyens de conservation beaucoup plus simples que la salaison. Mais les années 80 ont vu naître un regain d’intérêt, voire un engouement, pour le sel de Guérande. Et, selon le propre aveu de notre guide, c’est aux restaurateurs du coin que les paludiers doivent surtout leur salut, vantant avec force et conviction les qualités indispensables du sel dans leur cuisine. Alors c’est ça ? Toute cette renommée bâtie sur une pure action commerciale ? Le capitaine et moi nous regardons, perplexes. Puis nous haussons les épaules. Entre une propagande visant à sauver un savoir-faire séculaire et la petite économie locale qui en découle, et la poussée d’immeubles en béton qui étaient censés les remplacer, notre choix est vite fait.

 

28 juillet

C’est un petit temps qui nous accompagne vers Pornic, de l’autre côté de l’estuaire de la Loire. Nous progressons lentement.

— Et si on mettait le spi ? propose le capitaine.

Une légère angoisse se met à chercher son chemin dans mes entrailles. Le spi, c’est une formidable voile d’avant pour avancer aux allures portantes relax. Mais on ne l’a encore jamais expérimenté, en tout cas, jamais seuls. Notre seule tentative s’était faite à l’automne passé, en compagnie d’amis qui en connaissaient le maniement. Et même si le résultat avait été à la hauteur de nos espérances, cela n’avait pas été simple à mettre en œuvre. Et le capitaine voudrait remettre ça tout seul ? D’un autre côté, je sais qu’il a raison. Si on ne le fait pas dans des conditions pareilles, on ne le fera jamais. Alors, c’est d’accord !

Pendant que je garde un œil sur la navigation, le capitaine sort la précieuse voile de nos coffres, l’emmène sur le pont et se plonge dans une profonde réflexion que je prends bien soin de ne pas interrompre. C’est qu’il y en a des bouts et des manilles à fixer aux bons endroits ! Après une demi-heure d’efforts, la belle voile s’envole et se gonfle. Ça a marché ! Un fier sourire s’épanouit sur le visage du capitaine. Je l’applaudis. Sur le loch, le résultat ne se fait pas attendre non plus : nous gagnons presque deux nœuds de vitesse. Et vive le spi !

 

29 juillet

Pornic est un endroit très agréable. De belles villas à moitié cachées dans la verdure, surplombant une mer déjà plus chaude, un petit port asséchant s’enfonçant jusqu’à la ville, où de vieux gréements viennent tirer des bords à marée haute, sous les murailles du château de Gilles de Retz. La légende a fait de ce chevalier le terrible Barbe Bleue. On décide de ne pas s’attarder…

 

30 juillet

Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

Je ne vois que la mer qui bleuoie et Noirmoutier au loin qui se dressoie…

Avec sa route qui poudroie et son herbe qui verdoie, Charles Perrault n’avait pas dû se tourner dans la bonne direction. Pour notre part, nous avons un compas et un bon gps. Aucun risque que nous loupions notre prochaine escale, l’Herbaudière, au nord-ouest de Noirmoutier. La route est courte et le vent léger et portant. On ressort le spi. Couchée sur le pont en teck à l’avant du bateau, je contemple la voile qui se gonfle mollement entre le ciel et moi. Décidément, j’adore cette voile ! Non seulement parce qu’elle se hisse aux allures portantes – et donc confortables – mais surtout parce qu’elle est majestueuse, légère comme un voile de mariée (notre spi est d’un blanc éblouissant) et d’une douceur infinie avec le gréement.

Mais cette fois, le vent est pratiquement nul. Même le spi ne peut plus rien pour nous. Dans les coffres, la majesté ! Il y a des cas où même de laborieux ronflements de moteur peuvent s’attribuer la gloire d’une traversée.

 

31 juillet

Une journée pour découvrir Noirmoutier, c’est sans doute fort peu. Mais une régate de voiles classiques se prépare pour le weekend. Déjà plusieurs concurrents occupent les pontons de l’Herbaudière, parmi lesquels Pen Duick et Pen Duick III, respectivement premier et troisième bateau d’Eric Tabarly. Des légendes. Demain, d’autres arriveront et nous devrons libérer notre place. Le port pourrait nous en trouver une autre, mais nous le prenons comme un signal. D’autres horizons nous attendent. Et même s’ils ont l’art de toujours reculer, toujours nous les poursuivons. Cap sur l’île d’Yeu.

 

1er-2-3-4 août

Nous l’avions déjà ressenti à Noirmoutier, c’est encore plus présent à Yeu : comme une idée du sud, l’impression d’avoir changé de pays et gagné une latitude méditerranéenne. Des îles basses, moins rugueuses. Les petites maisons blanches aux toits de tuile rouge, l’odeur des pins parasols, les ruelles écrasées de soleil, tout contribue à ce changement d’atmosphère. Même les luxuriants hortensias font ici profil bas. Les reines, ce sont désormais les roses trémières.

La marina de Port-Joinville, port principal de l’île, est bondée. La plupart des bateaux de passage se retrouvent attachés les uns aux autres, parfois jusqu’à cinq ou six de front. Chaque équipage sautant d’un pont à l’autre pour rejoindre le quai. C’est une promiscuité à laquelle on s’habitue. Mais voir passer des têtes inconnues au-dessus de nous, par le panneau ouvert de la salle de bains pendant que l’on s’y lave… ça fait quand même un drôle d’effet ! De partout fuse la même question : « Et vous, vous partez à quelle heure ? ». Tous les matins, le même cinéma se rejoue : tout le monde est sur le pont pour se détacher des bateaux qui s’en vont, s’éparpiller dans un joyeux concert de moteurs et d’hélices d’étrave, puis récupérer sa place ou une autre, si possible plus proche du ponton. Puis le port retrouve un semblant de calme. Jusqu’à l’arrivée des nouveaux, qui viendront à leur tour coincer les précédents. C’est ainsi qu’au fur et à mesure du jeu, nous nous retrouvons les premiers au ponton… et à réveiller à notre tour nos voisins, au matin de notre départ.

 

5 août

Ces jours-ci, la chaleur devient accablante, et le vent fait cruellement défaut, aussi bien pour nous rafraîchir que pour gonfler nos voiles. Mais on a des fourmis dans la quille. Alors tant pis pour le manque de vent, on fera des étapes plus petites. C’est ainsi qu’au lieu de viser directement l’île de Ré, nous pointons vers Les Sables-d’Olonne. Tandis que le capitaine place une nouvelle fois son optimisme en appât au bout de sa ligne, je peaufine quelques réglages de voiles. C’est alors qu’un cri retentit dans mon dos :

— Prépare l’appareil photo !!

Je comprends aussitôt. Enfin, la persévérance a payé : deux beaux maquereaux viennent de mordre à l’hameçon. Fierté, joie, émerveillement… pincement au cœur… culpabilité. Je ne sais plus à quelle émotion me vouer. Car enfin… ce n’est pas tout de les pêcher, il va maintenant falloir les tuer ces bestioles ! Et le plus vite sera le mieux, car c’est un déchirement de les voir littéralement étouffer sur le banc du cockpit. A tour de rôle, on tente de les assommer. Mais sans doute n’y mettons-nous pas assez de cœur, car toujours les malheureux maquereaux halètent. Alors on recommence. Encore et encore. Aux derniers coups que je leur assène, le sang gicle, sans que leurs tressaillements ne cessent. J’en pleurerais. Bien sûr, je sais que ce n’est pas du gâchis et qu’ils nous nourriront ce soir. Evidemment, je sais aussi que les pêcheurs professionnels n’y mettent pas autant de sentiment et que les poissons qu’il me plaît de leur acheter ont suffoqué au fond de leur cale. Mais quelle piètre âme serais-je si voir la souffrance en face ne me crevait pas un minimum le cœur. Enfin, les déroutants mouvements cessent. C’en est fini de leurs souffrances. Ils filent au frigo. Et moi à la salle de bains, pour me laver les mains. Mais j’ai beau frotter, je ne viens pas à bout des paillettes argentées que la peau des maquereaux a imprimées sur mes paumes. Les paillettes du crime.

Les Sables-d’Olonne n’étaient pas prévus au départ, mais quelle émotion de remonter ce chenal d’entrée où, tous les quatre ans, les concurrents du Vendée Globe terminent leurs trois ou quatre mois de course en solitaire autour du monde, sous les vivats du public. Pas de fumigène rouge ni de coupe pour fêter notre propre arrivée. Mais des filets de maquereaux servis à l’apéro.

 

Pour les photos, cliquez sur lien suivant : 

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