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La balade de Spritz

Allegro ma non presto

Des Sables d'Olonne à l'île d'Oléron, puis retour à Quiberon

Publié le 28 Août 2020 par Anne-Catherine Deroux in Les carnets du bord

7 août

Réveil hagard sur notre catway aux Sables d’Olonne. On ouvre des yeux un peu perplexes. Ni le capitaine ni moi ne savons comment interpréter ce que nous avons vécu cette nuit. Vers 3h30 du matin, j’ai subitement été tirée du sommeil par un mouvement du bateau. Quelqu’un marchait sur le pont. Nous sommes pourtant amarrés à une place individuelle. Avais-je rêvé ? Mais une voix – ou deux ? – me confirma mes soupçons. Ni une ni deux, sautant par-dessus le capitaine, qui s’est éveillé sur le coup, j’ai ouvert le panneau de descente et sorti ma tête ébouriffée juste à temps pour surprendre un jeune type en train de descendre de notre bateau. Le temps de l’interpeller qu’il s’éloignait déjà, sans courir mais sans traîner non plus, esquivant la réponse. Le capitaine, allant s’assurer que la grille en bout de ponton était bien fermée (ce qui était le cas), ne l’a pas retrouvé. Qui était-il ? Que cherchait-il ? Était-ce une tentative d’intrusion avortée ? Si c’est le cas, il est reparti sans rien. Rien ne manque à bord et j’ai clairement vu les mains vides de l’intrus. Mais alors, pourquoi parlait-il tout haut, sans discrétion ? Et à qui ? Nous ne le saurons jamais. Mais avant de quitter les Sables, le capitaine prend le soin d’avertir la capitainerie du port.

La traversée jusqu’à l’île de Ré se fait par petit temps, à tirer des bords calmes. Mais on se laisse porter, gentiment, sans chercher à grapiller les milles à tout prix. Alors que la canicule écrase en ce moment même le territoire français, nous jouissons en mer d’un petit air bien agréable. Alors pourquoi se presser ? On est bien là, non, dans notre petit cocon frais, notre espace infini de liberté ? Pour la première fois du voyage, je ne ressens aucune envie d’arriver à terre, aucune envie de perdre la saveur de notre huis clos paisible. A la radio, nous commençons à capter des messages en espagnol, émis depuis Santander. Une alléchante invitation à virer plein sud. Une prochaine fois, peut-être ? En attendant… « dans l’île de de Ré, ma belle adorée, je t’emmènerai ».

 

8-9-10 août

Le port de Saint-Martin-de-Ré c’est un avant-poste de la Méditerranée. Il y a le soleil, éclaboussant les remparts et les quais grouillant de touristes. Il y a les petites boutiques à vitrines ouvertes, les terrasses bondées, les glaces de la Martinière, incontournables. Et au centre de tout cela, les bateaux entassés, où l’on saute d’un pont à l’autre et on prend l’apéro sous les yeux et les commentaires des passants, comme si l’on faisait partie du paysage à admirer. Le capitaine du bateau à notre couple a un vrai air de flibustier. Le poil de barbe long et blanc, les cheveux attachés, il promène nonchalamment son ventre nu et dodu sur le pont, en harmonie avec la langueur des heures de l’après-midi au soleil. Le matin, il me salue d’un distingué « Bonjour, ma chère voisine ! ». Le soir, il sort son accordéon, et donne la sérénade (bretonne, la sérénade !) à la coéquipière de son cœur, aussi blanche sous le harnais et décontractée que lui.

Jour après jour, nous vivons Ré, par ses pistes cyclables, ses marais, ses petits villages. Et petit à petit, aussi, nos gestes de voyageurs en mer deviennent des habitudes, nos habitudes des réflexes presque inconscients : retendre une amarre, jeter un coup d’œil au baromètre, faire sécher nos draps de bain dans les filières. Presque sans nous en rendre compte, notre vie de nomade nous aguerrit à nos conditions particulières. Et lorsque qu’un bateau accoste avec quelques difficultés, je me surprends parfois à m’entendre donner des conseils. Surprise vite surclassée par celle de les voir ensuite écoutés et appliqués ! Mais où est-elle passée la totale-débutante-apprentie-navigatrice ?

 

11 août

Tiens ? Le pont de Ré a disparu... Il était pourtant juste là, à quelques milles sur tribord, il n’y a pas cinq minutes. Il a suffi que je détourne les yeux pour que le brouillard, jusque alors simple brume montant de la mer, nous enveloppe sournoisement. Si je me souviens bien, il y avait même un voilier mouillé à quelques mètres de nous, non ? Pourvu qu’on ne le percute pas ! Perdus dans cette blancheur cotonneuse, nous ne pouvons plus faire confiance qu’à notre ouïe. Ce qui n’est guère pratique quand, faute de vent, on doit progresser au moteur. Mais le brouillard se déchire par endroits, on dirait plutôt qu’il s’effiloche, qu’il s’amincit. Passant du blanc au gris clair, puis au gris foncé, l’île de Ré réapparaît comme par magie. Et le pont se rematérialise enfin. Ça aurait quand-même été dommage de passer dessous sans pouvoir profiter du spectacle. Une heure plus tard, nous frappons nos amarres dans le port des Minimes. La Rochelle, que nous adorons déjà, et dont nous convoitions l’abordage par la mer depuis tellement d’années, vient de tomber dans nos filets.

 

12-13 août

La Rochelle, c’est l’une de nos villes françaises préférées. Parfaitement proportionnée, tout entière tournée vers la mer, abondant de petites boutiques de fringues, de bars et de restaurants, distillés tout au long des porches de la vieille ville, formant de véritables galeries, nous avions craqué dès notre première visite par la terre, il y a quelques années. C’était à la fin du mois de septembre. A la mi-août, elle nous présente un visage quelque peu différent, car nous ne sommes visiblement pas les seuls à la trouver charmante. Des hordes de touristes ont envahi les quais et les ruelles. Nous qui espérions passer une nuit dans le vieux port, nous révisons notre programme : bien trop de bruit ! Les Minimes, avec ses 4.400 places de port, c’est très impersonnel, mais au moins nous y passons de bonnes nuits.

 

14 août

D’accord, nous ne dormirons pas dans les entrailles de la belle… mais nous refusons de nous priver du plaisir de nous glisser entre ses deux tours mythiques. Au sortir de la marina, nous mettons résolument la barre à tribord. La mer est presque pleine, c’est le moment idéal. Nous nous approchons, comme sur un tapis rouge, de ces deux tours-prisons. Elles grandissent, emplissent tout mon champ de vision, nous couvrent de leur ombre. J’en ai le cœur qui palpite plus fort. Mais, après un rapide demi-tour au milieu du bassin d’échouage, c’est les repasser en direction du large qui nous gonfle le plus d’émotion. Combien de tours du monde à la voile entamés depuis cette ligne de départ !

Entre la Rochelle et l’île d’Oléron, il y a l’île d’Aix. Petite, secrète, hors du temps, difficile d’accès. Dépourvue de port à flot, elle ne propose que quelques bouées aux bateaux de passage, ou des mouillages d’échouage ou peu abrités des vents du moment. Et c’est bien dommage ! La longeant par l’est, nous découvrons une petite île absolument délicieuse. Qui sait ? Peut-être reviendrons-nous un jour, quand nous aurons un peu plus apprivoisé la pratique du mouillage.

 

15 août

Boyardville doit son nom au célèbre fort. C’est en effet à cet endroit que se dressaient les logements des ouvriers qui le construisaient. C’est aussi notre point d’atterrissage sur Oléron. Nouvelle île à notre tableau de chasse. C’est qu’on commence à les accumuler, ces bouts de terre perdus en mer !

Petite après-midi détente à la plage. Où je reclasse officiellement notre stand up paddle en « à genou paddle » !

 

16 août

Comme souvent, nous décidons de découvrir les environs à vélo. Le temps est incertain, orageux. On prend un manteau ou pas ? Bon, il fait trop lourd, un gilet devrait faire l’affaire. Quelques coups de pédales plus loin, un premier nuage éclate. Mais un marin n’a pas peur de l’eau, me répète le capitaine. On s’obstine. Un kilomètre, deux kilomètres… L’ondée qu’on espérait furtive se transforme en déluge continu. Même les arbres à l’abri desquels nous nous sommes retranchés ne parviennent plus à nous protéger. Demi-tour ! Les sentiers que nous avions empruntés à l’aller sont devenus des rivières où je pagaie des pieds plus que je ne pédale. Quand on arrive au bateau, on est à tordre comme des éponges. Dans ces cas-là, un brin d’ingéniosité s’impose. Une petite corde, un bon nœud de chaise et quelques pinces à linge plus tard, et voilà notre carré transformé en séchoir professionnel.

 

17 août

Boyardville aura été le point le plus austral de notre voyage. Il est temps maintenant pour nous de remettre le cap nord, même si une mauvaise nouvelle, due à l’actualité « covidienne », nous coupe une nouvelle fois les ailes. Après l’Espagne qui nous était refusée par ses nombreuses « zones rouges », c’est maintenant l’Angleterre qui impose à nouveau une quarantaine aux voyageurs en provenance de France ou de Belgique. Adieu donc notre plan de remonter par les Scilly et le sud-est britannique ! Et il en va de même pour Jersey, qui s’était déconfinée juste après notre passage en juillet, et qui se la rejoue à nouveau solo. Mais pas de quoi abattre notre moral. Ceux que ne veulent pas de nous ont tort. Nous honorerons donc la France et ses charmes jusqu’à plus soif !

S’il est temps pour nous de remonter, c’est que nous avons rendez-vous avec nos petits-enfants, qui se languissaient de nous. Et nous avons fixé ce rendez-vous dans le Morbihan. Ce que nous n’avions pas prévu, ce sont ces dépressions que l’on nous annonce en milieu de semaine. Il va falloir jouer serrer. Ce qui ne m’enchante qu’à moitié (et c’est un bel exemple d’euphémisme).

On attaque mollo, avec une petite navigation jusqu’à Saint-Denis-d’Oléron. Depuis deux jours que le fort Boyard nous lançait des appels du pied depuis son rocher, nous nous sentions le devoir d’aller le saluer au passage. Mollo, la navigation l’est effectivement… jusqu’à un mille de Saint-Denis. Voilà qu’un grain subit nous cueille, juste après un dernier virement de bord. Le ciel crève. On se fait rincer. D’un coup le vent se lève. L’anémomètre s’affole. De 35 nœuds de vent affichés, il tombe directement à zéro, que dalle, nada, et il y reste bloqué, comme vaincu. Mais le vent furieux, lui, continue bien de hurler. C’est le chaos. On n’y voit plus à dix mètres. Nos voiles, hissées en grand, entraînent le bateau dans une gîte impressionnante. J’aimerais bien paniquer, mais on n’a pas le temps pour ça. On dit peu, on agit tout de suite, et avec méthode. Le capitaine enroule le génois pendant que je le choque au maximum pour faciliter sa tâche. L’équilibre est rétabli au moment même de rentrer au port. Le vent s’apaise aussi rapidement qu’il s’est emballé. On a géré. Sans cris, (presque) sans peur. Aurais-je évolué ?

 

18 août

La remontada continue, pas un jour de répit. Traversée du pertuis d’Antioche, le temps de saluer les Baleineaux et voici déjà Bourgenay. J’aperçois sous l’eau les hideuses méduses que j’avais déjà repérées dans ces parages à l’aller. Enormes – une tête de 50, 60 centimètres de diamètre et des filaments de près d’un mètre de long – visqueuses, gélatineuses, d’un jaune sale. Des bêtes répugnantes qui n’ont rien en commun avec les petites méduses bleues ou transparentes qu’on ne peut s’empêcher d’admirer.

A Bourgenay, on va se balader vers la rivière du Payré, avec sa fabuleuse – et bondée – plage du Veillon. Une merveille !

 

19 août

La navigation jusque Noirmoutier, c’est rien de dire que je ne la sens pas. On n’annonce pas du bon. Eh bien alors, on reste, me dit le capitaine. Oui, mais alors, on risque de rester bloqués ici plusieurs jours… Alors, on part, me répond-il. Cette nuit-là, l’indécision et l’angoisse me poursuivent jusque dans mes rêves. Au petit-déjeuner, je ne sais toujours pas sur quel pied danser. Ça me bloque l’appétit. Un avant-goût de retour en Manche ? Je profite d’un petit tour aux sanitaires pour aller vérifier l’état de la mer. Ça semble jouable... Je reviens au bateau avec ma décision. Allez, on fonce !

On a bien fait d’y aller. Ça souffle, ça pulse, mais la mer reste maniable. J’en oublie presque mes craintes. Quelle idiote, je fais, tout de même, à toujours anticiper des pseudo-catastrophes ! Mais passé Yeu, les choses commencent à se corser. La mer se fait plus dure et le vent monte en puissance. Le pilote automatique n’arrive plus à gérer ces vagues venant de l’arrière. Le capitaine reprend la barre. Quant à moi… je m’accroche.

Mais tout a une fin, même les presque tourmentes. A 20h00, nous gagnons enfin le port de l’Herbaudière. En cette fin de saison, je m’attendais à le trouver presque désert. C’est avec stupeur que nous le découvrons bondé ! Avec cette météo exécrable, les mouillages alentour se sont vidés, et tout le monde est venu chercher refuge entre les jetées du seul port du coin. Nous nous retrouvons cinquièmes à couple. Un bref repas, pas le courage d’aller prendre une douche, et nous nous effondrons, vaincus par 52 milles de bourrasques salées.

 

20 août

A 8 heures nous sommes debout sur le pont. Et à 9 heures nous reprenons la mer. Qui croira encore que nous sommes en vacances ? L’estuaire de la Loire, les plateaux de la Banche et du four, la rade du Croisic, Hoedic, Houat... Tout s’enchaîne dans une course folle. A presque 18 heures, Port Haliguen, le port de Quiberon, nous accueille dans son bassin à flot. Juste avant le coup de vent qui va durer deux jours. Deux jours avant l’arrivée de nos moussaillons en herbe. Mission accomplie. On va pouvoir souffler !

 

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