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La balade de Spritz

Allegro ma non presto

De Houat aux Abers

Publié le 17 Septembre 2020 par Anne-Catherine Deroux in Les carnets du bord

1er septembre

La Teignouse... Quand c’est un phare qui porte ce « charmant » petit nom, ça force la crainte et le respect ! On ne peut s’imaginer lui adresser la parole qu’avec un vouvoiement poli. En restant sur ses gardes ! Ce phare, qui marque la rencontre des eaux de la Baie de Quiberon et de l’océan, est pourtant bordé par un passage large et bien balisé, permettant de se glisser au milieu de la chaussée de roches reliant la presqu’île aux îles de Houat et Hoëdic. Par beau temps, il ne pose aucun problème. Trop facile, a dû penser le capitaine… Car c’est un autre passage, celui du Béniguet, large de 0,3 milles à peine, qu’il veut nous faire emprunter. Un peu beaucoup inquiète, je me laisse toutefois convaincre. Allez, basta ! Tu veux goûter du caillou, Cap’tain ? Alors, c’est parti !

Le nez sur la carte, je donne mes consignes de route au capitaine, qui les applique à la lettre. « Tu vois la cardinale, là-bas ? Nous passerons juste après. » Nous longeons le nord de Houat, sauvage et dénudée sous le soleil. Magnifique. Je me laisse envoûter.

« Tu es certaine ? Ça m’a quand même l’air plus large juste avant…

— Non, non… après. » Rêveuse, distraite, et un peu agacée que mes affirmations soient remises en doute.

La tourelle cardinale approche. Nous la dépassons.

« C’est bon. Tu peux y all… » Une vision d’horreur me ramène à la réalité. Devant nous se dresse un champ de roches acérées. C’est quoi cette blague ? Rapide coup d’œil à la carte, puis sur le terrain. « Oh mon Dieu, je me suis gourée ! Ce n’était pas celle-ci mais la précédente !! »

Il n’est heureusement pas trop tard. Le cap est rapidement modifié, nous passons du bon côté. Mais j’ai le cœur qui cogne violemment en réalisant ce à quoi nous avons échappé de peu, et je bats ma coulpe, honteuse et incrédule. Confondre une cardinale ouest et une cardinale est ! Mais comment ai-je pu commettre une aussi lamentable erreur ? 

 

2 septembre

La mer et le vent sont à nouveau très cléments entre la rade de Lorient, où nous avons passé la nuit, et les Glénans. De ce point de vue, cet été aura décidément été exceptionnel. Sur tribord, un éclair noir et blanc au ras des flots attire mon attention. Les dauphins reviennent jouer avec Spritz ! Une fois de plus, ils s’amusent pendant un bon moment à sauter le long de notre étrave, rivalisant de vitesse. Et une fois de plus, ravis, on n’a de cesse de les filmer et les photographier. Ils sont si beaux. En plein saut, l’un d’eux pousse un léger cri, petit bruit de crécelle réjoui. Et je ris avec lui.

De nombreux bateaux sont mouillés aux Glénans, dans le mouillage de la Pie. Mais on est bien loin de l’affluence de l’été, et quelques bouées restent encore à prendre. Nous en attrapons une. Moteur éteint, ondulant doucement au soleil sur une eau tiède et limpide, Spritz vient de trouver sa place au paradis. Un peu plus loin devant nous, une annexe de couleur noire dérive dans notre direction. Il n’y a personne à bord. Je hèle nos plus proches voisins. « Elle n’est pas à vous ? » Tous haussent les épaules en signe d’ignorance. Mais l’annexe s’échappe vite, et vers le large. J’avertis aussitôt le capitaine, en train de mettre notre propre annexe à l’eau. Ni une, ni deux, il se lance à la poursuite de la fugitive. C’est alors qu’apparaît une troisième annexe, laborieusement propulsée à la rame depuis la plage par un couple en sueur.

« Ohé ! C’est à nous ! » nous crient-ils, soulagés et exténués. L’annexe récupérée, nous revenons vers la plage, tirant en convoi nos rescapés. « Encore mille mercis ! On papotait sur la plage, sans surveiller la marée… Et dire que c’est nous, les Bretons ! »

Avec l’archipel des Glénans, on nous avait promis les Caraïbes. On ne nous avait pas menti. La langue de sable qui relie l’île de Saint-Nicolas à l’île de Bananec est d’une blancheur, d’une chaleur et d’une finesse incomparables. Et l’eau, qui la recouvre peu à peu, d’une transparence turquoise paradisiaque. On en oublierait presque que la mer reste un milieu dangereux. Un voilier misérablement échoué sur le flanc, à l’intersection des deux îles, est là pour nous le rappeler. Une ancre qui a dérapé, ou une trajectoire mal calculée. En début de soirée, alors que la marée est montante, une vedette de la SNSM vient le tirer d’embarras à l’aide de longues amarres. Le malheureux voilier pivote, résiste. Une deuxième tentative le remet enfin sur les flots. De partout, des hourras et des applaudissements retentissent.

 

3-4 septembre

Retour sur le continent. Nous prenons nos quartiers pour deux jours à Sainte-Marine, à l’embouchure de l’Odet. Plus de doute, l’arrière-saison est bien là. La fraîcheur devient plus vive, les paysages gagnent en netteté. Les touristes se font plus rares, et il devient plus aisé de trouver une place au port. Et de jour en jour, le nombre d’heures de clarté décroît. Je savoure. C’est comme si le monde s’apaisait. Comme s’il se préparait à aller dormir, à la fin d’une journée agitée. Lors de nos marches, nos pieds commencent à écraser des feuilles mortes et des faînes déjà tombées. L’air est encore doux sur la peau et de nouvelles odeurs, des odeurs caramélisées, viennent titiller nos narines. Et je me prends à rêver de l’automne. L’automne et ses douceurs propres : des plats mijotés, une soupe chaude après une marche humide, un feu dans la cheminée, le raisin et ses dérivés. Ça tombe bien, en remontant vers le nord, c’est justement à leur rencontre que nous allons. Quel honneur que la nature réponde ainsi à mes attentes !

 

5 septembre

C’est bien connu, ce ne sont jamais les débutants qui font les plus grosses erreurs. En tout cas pas les débutants incertains, toujours bien appliqués à respecter les règles. C’est plus tard que viennent les erreurs, quand on gagne en confiance et qu’on laisse un peu de mou à ces contraintes qu’on trouvait si rassurantes au début. Comme ces skieurs d’une semaine qui toujours tombent le mercredi.

Les choses ne s’annoncent pas faciles pour notre deuxième passage du raz de Sein. Le vent est au nord. Soit exactement à l’opposé du courant si on le prend à notre avantage. Et passer un cap, un raz ou une pointe vent contre courant, c’est tout sauf une bonne idée. Parce que le vent y lève alors une mer creuse, qui peut se révéler très dangereuse. La tactique consiste donc à passer à l’étale, quand les courants sont les plus faibles. D’après Navionics, mon logiciel de navigation, demain ce sera à 11h30. Je sais bien que se fier uniquement à un logiciel, ce n’est pas raisonnable, et une bonne discipline voudrait que je vérifie par un calcul personnel, sur base des cartes de courants. Et je le ferai d’ailleurs très certainement. Plus tard. Après le repas. Si je n’oublie pas…

 

6 septembre

8h45. Nous sommes prêts à larguer les amarres. Le port d’Audierne est déjà passé aux horaires de moyenne saison. Il n’y avait plus aucun responsable hier soir à notre arrivée, il n’y a toujours personne ce matin. Tant pis pour l’acquittement de la taxe de port, il faut qu’on y aille, le Raz de Sein nous attend. Mais alors que nous nous apprêtons à larguer les amarres, le capitaine du port frappe à notre coque. Et il tombe des nues en apprenant que nous partons pour le Raz.

« Maintenant ? Mais c’est beaucoup trop tôt, vous allez tomber en plein dans le jus ! »

Quoi ? Comment ? Et pourtant, Navionics disait…

« Oh, ce ne serait pas la première fois que Navionics manque de précision ! Vous n’avez pas les cartes de courants du Bloc Marine ? »

Si, si, bien sûr… Le rouge me monte aux joues. Pour la deuxième fois en quelques jours, me voilà prise en défaut, par distraction puis par flemme. A peine plus d’un mois de navigation peinarde a suffi pour me faire perdre mes acquis les plus élémentaires. Pour me faire presque oublier que la mer ne souffre aucun laisser-aller. Il est temps que je me ressaisisse !

Une heure plus tard, nous partons pour le Raz, suivant mes nouveaux calculs. Et cette fois, c’est la bonne. En moins de temps que n’en faut pour le dire, le phare de la Vieille est doublé, le Raz de Sein franchi en beauté.

 

7-8-9 septembre

Camaret-sur-Mer, Aber Ildut… Nous revisitons le Finistère en sélectionnant des escales que nous n’avions pas faites à l’aller. Tout de pierres et de mer mêlées, chaos grandiose aussi rude qu’attachant, ce bout du monde nous chavire le cœur. Même le ciel et le vent y sont un paysage. On se sent frais, alertes, jeunes pour toujours. A croire qu’ici, la vie elle-même est plus vivante qu’ailleurs. Mais il est temps déjà de repartir. Un jour, c’est sûr, nous reviendrons. D’ici là, un autre horizon nous tend les bras.

 

Pour les photos, cliquez sur le lien suivant :

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