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La balade de Spritz

Allegro ma non presto

Voyage en cotonnade

Publié le 2 Octobre 2022 par Anne-Catherine Deroux

Veni, vidi, … déjà repartis !

Tel est le destin des nomades des mers : toujours se laisser tirer vers l’avant, à la poursuite du plus loin, du nouveau, de l’inconnu. L’horizon pour toute tentation. Trois jours à Jersey ont suffi à satisfaire notre curiosité. À peine les portes sont elles ouvertes que nous quittons le ponton et gonflons nos voiles en direction du sud-ouest, droit au cœur de la Bretagne nord. Il faut dire qu’elle nous a bien manqué. Et même si le soleil n’est plus toujours au rendez-vous, c’est avec délice que nous retrouverons ses eaux sauvages, ses côtes déchiquetées et son ciel piquant. Sur notre route : des marsouins joueurs, aussi gros que bruns, et un champ d’éoliennes en construction, vers lequel le vent s’obstine à nous pousser. À notre hameçon, pour ne rien changer : des algues, des algues, des algues. Encore et toujours de la salade ! Mon capitaine est un pêcheur vegan…

Notre envie était de découvrir les ports de cette côte que nous ne connaissions pas encore. Nous optons d’abord pour Saint-Quay-Portrieux, à peine effleuré la dernière fois, car il est le seul qui puisse nous accueillir quelle que soit l’heure de la marée. À l’inverse de Binic, qui ne s’ouvrira qu’une toute petite demi-heure le lendemain et se refermera ensuite pour cinq jours complets, la faute au faible coefficient de marée. Alors tant pis pour Binic, on passera directement à Dahouët. À chaque escale, on se muscle les mollets sur le sentier des douaniers, l’appareil photo en bandoulière. Mais la canicule a accompli ses méfaits ici aussi, je ne ramènerai aucun cliché d’hortensias ni d’agapanthes cette année… Desséchée, tristement décolorée et la hampe dépressive, la flore bretonne a soif.

La côte d’émeraude succède bientôt à la côte de Goëlo, et nous retrouvons enfin Saint-Malo, où Spritz se repose au bras d’un voilier danois le temps que son équipage s’accorde le désormais traditionnel plateau de fruits de mer intramuros.

Mais… et les Anglo-Normandes dans tout ça ? Eh bien justement, voici venu le moment d’y reposer nos regards. Cap direct, cette fois, sur Guernesey. Pour la 4e fois en 15 jours, nous traversons une frontière. Pour la 4e fois en 15 jours, je change le drapeau de courtoisie dans nos haubans et les aiguilles de la montre à mon poignet. Et on appelle ça des vacances !

La traversée se déroule principalement au moteur. Encore une fois, le vent nous a lâchés. On s’ennuie un peu sans lui, il faut bien l’avouer, et même le passage au large de Jersey nous semble bien long. Mais bientôt d’autres îles apparaissent à l’horizon. Une assez grande, que nous prenons d’abord à tort pour notre but, puis une seconde, plus petite. Ce sont Serq et Herm, les deux petites sœurs de Guernesey, l’une et l’autre beaucoup plus montagneuses que ce à quoi nous nous attendions. Puis les falaises de Guernesey se dévoilent enfin. Un paysage verdoyant, une ville qui nous paraît très jolie et un pub dont l’ambiance achève de nous convaincre : on va se plaire sur cette île ! Fichtre, Victor Hugo, qui passa ici 15 années heureuses, n’a pas pu se tromper à ce point !

Victoria Marina, Saint-Peter, capitale de Guernesey, tôt le matin. Je n’ai pas encore ouvert les yeux mais déjà je sais qu’il y a du brouillard. Une corne de brume retentissant dans le lointain depuis plusieurs minutes ne laisse aucun doute à ce sujet. C’est pas de chance, justement le jour où nous voulions faire le tour de l’île en bus pour admirer les paysages ! Mais quand on s’aventure sur des terres anglaises, la brume ça fait partie du jeu. C’est donc dans sa tenue typique et mystérieuse que nous découvrons l’île, et après tout, c’est très bien comme ça ! Ce qui n’empêche que lorsque le soleil finit par percer, et nous dévoile une plage aux eaux caraïbes, à L’Ancresse  Bay et Pembroke Bay, on s’en trouve tout aussi réjouis !

Mais ce satané fog n’a pas dit son dernier mot... On nous en annonce encore cet après-midi, alors que nous devons partir pour rejoindre Alderney, la dernière des Anglo-Normandes. À cette perspective, j’ai un peu stressé. Pour des prunes, dirait-on, car le ciel affiche un beau grand bleu lorsque nous larguons les amarres. Étrange… mais je respire un peu mieux. Au sortir du port, la barre est poussée à bâbord, pour remonter le Little Channel vers le nord. Sur tribord, Herm se détache nettement.

  • Regarde comme on la voit bien. Et comme c’est joli, avec ce nuage blanc au raz de l’eau qui vient s’enrouler autour d’elle ! On dirait qu’elle flotte dans le vide !

Pour s’enrouler, c’est sûr qu’il s’enroule bien, ce nuage bizarre. Et plutôt vite, avec ça ! On ne détourne les yeux qu’une minute et…

  • Mais… elle est où, Herm ?

Et s’il n’y avait qu’elle ! Il n’y a pas deux minutes, nous distinguions tout nettement. Et voilà qu’autour de nous tout a disparu. On n’y voit plus à 20 mètres ! Alors que le ciel, loin au-dessus de nos têtes, reste d’un bleu pastel, toute la surface se retrouve plongée dans une purée de pois à couper au couteau. Une purée de pois à la menthe, me dis-je mentalement, un plat typiquement anglais. L’angoisse m’étreint. Le sourire a quitté nos visages. Nous ne sommes plus que quatre oreilles aux aguets. Jamais je n’ai vu le capitaine aussi concentré. Ce ne sont pas les roches environnantes qui nous effraient. Nos cartes sont à jour, nos instruments fonctionnent et nous savons que notre cap est le bon. Il n’y a d’ailleurs plus longtemps avant de quitter Little Channel et nous retrouver en eaux libres. Non, ce qui nous inquiète, ce sont les petites vedettes à moteur qui foncent souvent à plein gaz. La règle voudrait que nous soufflions de manière régulière dans la corne de brume. Je lorgne d’un œil sceptique l’espèce de frêle trompette en plastique bleu et orange qui pendouille dans la descente. Presque un jouet. Je doute qu’un bateau à moteur rugissant puisse nous entendre…

Et soudain :

  • C’est quoi ça ?

A quelques mètres sur bâbord, sortant du brouillard, une structure métallique penchée émerge à moitié de l’eau, telle un morceau d’épave lugubre, fantomatique. Et non renseignée sur les cartes ! À quelques mètres près, nous foncions dessus. L’angoisse monte encore d’un cran. On ne voit rien, on n’entend rien… Et c’est là que sort de la brume un autre voilier, juste de front. L’équipage, composé visiblement de stagiaires, se met à crier et à souffler dans la corne de brume. Barre à bâbord, toute ! Mais eux aussi ! Tribord, vite ! On se frôle… il était temps, on l’a échappé belle ! Le voilier disparaît. Seule leur corne de brume atteste encore qu’on les a bien croisés. Illico, je descends chercher la « petite trompette » et me met à souffler avec ardeur, toutes les vingt secondes.

Quelques milles plus loin, la blancheur qui nous emprisonne s’éclaircit, se fait plus brillante. La brume se disloque peu à peu et nous nous en échappons comme on sort d’un cauchemar : un peu groggys mais déjà presque oublieux de ce mauvais souvenir.

La mer est belle, le ciel est bleu, le vent agréable. Un temps idéal pour le passage du Raz Blanchard. Au loin se dessine déjà Alderney, Aurigny pour les Français. Le courant nous emporte prestement. Si mon calcul est bon, il devrait s’inverser juste à notre arrivée, au moment de contourner l’île pour aller nous abriter à Port Braye. Et c’est bien ce qui se passe. Tout irait parfaitement bien si le brouillard n’avait pas décidé de revenir nous voir. Et pour le coup, c’est nous qui recommençons à ne plus rien y voir du tout. Plus nous nous approchons d’Alderney, moins elle s’affiche… Ses falaises noires se font grises, indistinctes, menaçantes, puis disparaissent totalement. Je pense à l’île du Crâne et mon imagination me susurre que le cri de King Kong va trouer la brume sinistre. On ressort la trompette. La mer tout autour du bateau se met à s’agiter bizarrement, à former des tourbillons. C’est le courant du Raz qui commence à s’inverser. Signe qu’on arrive. Il devrait y avoir une île, là, juste à côté de nous, avec un grand havre pour s’abriter le long de sa digue. C’est en tout cas ce que suggèrent les cartes. Mais nos yeux ne voient que de la ouate. On y est pourtant. Albert appelle le port par la VHF pour nous signaler. Une voix répond, comme sortie de nulle part :

  • C’est ok, voilier Spritz. Dès que vous voyez une bouée, prenez-là !

On s’avance, incertains, à tâtons dans le coton. On pourrait être au beau milieu de l’océan qu’on n’y verrait aucune différence. Et puis, subitement…

  • Oh ! Là ! Un bateau ! Et là, un autre !

Hourrah, on a trouvé le mouillage !! Entre eux, une bouée libre apparaît et nous nous précipitons pour l’attraper. C’est y est, on est à Alderney ! Mais il faudra attendre demain matin pour l’apercevoir…

Alderney est toute petite. Heureusement car on a prévu de n’y rester qu’une nuit. Alors, dès le petit-déjeuner avalé, on saute dans l’annexe. Le courant de marée nous étant favorable en fin d’après-midi, on n’a que quelques heures devant nous pour faire connaissance avec l’île. On la découvre sauvage, peu habitée et très tranquille. Sans doute la fin de saison y est-elle pour quelque chose, mais Alderney semble de toute façon être la moins touristique des Anglo-Normandes. Nous en faisons le tour à pied puis retour au bateau pour grignoter un bout. A 16h30, tout est rangé, on va pouvoir larguer les amarres. J’allume les instruments quand le capitaine s’écrie :

  • Le filet ! Vite !!

Je n’arrive pas à le croire : au bout de sa ligne, qu’il s’apprêtait à remonter pour la ranger, se tortille un magnifique maquereau. Qui a dit qu’il était vain d’espérer ?

Mais nous sommes prêts à partir, ce n’est plus le moment de se lancer dans un étripage sanguinaire. Le magnifique poisson est donc magnanimement remis à l’eau. Nul doute qu’à l’heure actuelle, il le raconte encore, tout effrayé, à ses arrières-petits-maquereaux.

À 22h le soir même, nous retrouvons le continent. Le reste du voyage se déroule en terrain connu. Mais pas nécessairement plus facile pour autant. Le vent inhabituel de nord-est, qui nous aura accompagnés une bonne partie de l’été, poursuit les prolongations en se renforçant même sensiblement. Impossible de faire route directe vers la Belgique. Cherbourg, Saint-Vaast, Ouistreham, Le Havre… c’est par sauts de puce que nous progressons, entre les coups de vent, lentement mais sûrement. Adieu les fous de bassan, nous retrouvons nos mouettes et nos phoques. Et des amis, dans le port de Boulogne, au début de leurs vacances et faisant route vers le sud. Pour un peu, on repartirait bien avec eux… Mais la raison l’emporte : cap au nord. Un dernier slalom entre les casiers de pêcheurs, passage rapide au pied du cap Gris-Nez, à lui raser la moustache, salut du soir à la sirène de Dunkerque, et voici déjà les lumières de Nieuwpoort pour guider nos ultimes milles de la saison. Je me rends compte alors que nous n’avons rapporté aucun souvenir… seulement ceux gravés à jamais dans nos mémoires. Et nos photos, bien sûr, que je vous laisse découvrir ! 😊

Voyage en cotonnade
La piscine d'eau de mer de Sait-Quay-Portrieux

La piscine d'eau de mer de Sait-Quay-Portrieux

Voyage en cotonnade
Pas facile de repérer l'entrée du port de Dahouët

Pas facile de repérer l'entrée du port de Dahouët

Dahouët, et la plage de Val-Pléneuf "attaquée" par des pirates
Dahouët, et la plage de Val-Pléneuf "attaquée" par des pirates
Dahouët, et la plage de Val-Pléneuf "attaquée" par des pirates
Dahouët, et la plage de Val-Pléneuf "attaquée" par des pirates
Dahouët, et la plage de Val-Pléneuf "attaquée" par des pirates

Dahouët, et la plage de Val-Pléneuf "attaquée" par des pirates

Saint-Malo au petit matin

Saint-Malo au petit matin

Voyage en cotonnade
Saint-Peter, Guernesey
Saint-Peter, Guernesey
Saint-Peter, Guernesey

Saint-Peter, Guernesey

Et dire qu'on est venus ici pour la vue...
Et dire qu'on est venus ici pour la vue...

Et dire qu'on est venus ici pour la vue...

Tour de Guernesey. La brume se lève.
Tour de Guernesey. La brume se lève.
Tour de Guernesey. La brume se lève.
Tour de Guernesey. La brume se lève.
Tour de Guernesey. La brume se lève.
Tour de Guernesey. La brume se lève.
Tour de Guernesey. La brume se lève.

Tour de Guernesey. La brume se lève.

Herm. Brouillard total.
Herm. Brouillard total.
Herm. Brouillard total.

Herm. Brouillard total.

Alderney. Et Spritz, le tout premier bateau avant la sortie.
Alderney. Et Spritz, le tout premier bateau avant la sortie.
Alderney. Et Spritz, le tout premier bateau avant la sortie.
Alderney. Et Spritz, le tout premier bateau avant la sortie.
Alderney. Et Spritz, le tout premier bateau avant la sortie.
Alderney. Et Spritz, le tout premier bateau avant la sortie.

Alderney. Et Spritz, le tout premier bateau avant la sortie.

Petite pause à Saint-Vaast-La-Hougue

Petite pause à Saint-Vaast-La-Hougue

Le Havre
Le Havre
Le Havre
Le Havre

Le Havre

Boulogne - Cap Gris-Nez - Dunkerque
Boulogne - Cap Gris-Nez - Dunkerque
Boulogne - Cap Gris-Nez - Dunkerque

Boulogne - Cap Gris-Nez - Dunkerque

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